Avant de commencer, présentons brièvement l’artiste. Jacqueline est née en Suisse en 1952, se consacre principalement à la peinture depuis 1992, année où elle s’inscrit aux Beaux-Arts de l’Université de Berne, dont elle est diplômée. Son œuvre se nourrit des nombreuses rencontres et découvertes issues de ses activités d’enseignement et de ses diverses expériences professionnelles en Suisse, en France et au Brésil, ainsi que de ses engagements humanitaires en tant que déléguée du Comité International de la Croix Rouge (CICR) en Afrique et en Asie.
"Jacqueline, commençons par le début. Pourquoi peignez-vous ?"
"J’ai toujours aimé dessiner, créer, peindre, depuis mon enfance. Je dirais que ma fibre artistique, cela vient de mon père. J’ai également toujours été hyper-sensible aux problèmes des injustices et peut-être que l’une des personnes de mon enfance qui m’ont fascinée était le docteur Albert Schweitzer, qui avait fondé un hôpital en Afrique. Ces deux aspects (le côté humanitaire et le côté artistique) ont accompagné toute ma vie personnelle et professionnelle".
"Jacqueline, vous avez beaucoup voyagé et vous vous êtes investie dans de nombreuses causes. J’ai l’impression que votre histoire personnelle a influencé profondément votre travail d’artiste. Pourriez-vous me raconter l’histoire de Jacqueline ?"
"De 20 à 22 ans, j’étais maîtresse d’école enfantine, car c’était là que je pouvais le plus développer la créativité. Puis j’avais besoin d’apprendre le monde et de découvrir d’autres horizons, alors j’ai quitté ma Gruyère natale pour Lyon en France, puis, à 25 ans le Brésil où j’ai enseigné les langues et où j’ai réalisé une première exposition artistique de batik. C’était une période difficile pour moi et l’art était une thérapie. Le Brésil a été un premier grand choc, celui des disparités sociales. Au bout de deux ans je suis rentrée d’abord en Angleterre pour étudier l’anglais puis à Genève où j’ai suivi une formation de développement de projets pour le Tiers-Monde et où j’ai obtenu une licence en pédagogie. Ceci m’a permis d’être engagée par le CICR et envoyée en Afrique (Soudan, Angola et Afrique francophone et lusophone) et en Asie, au Cambodge. Après 8 ans de missions CICR, à 39 ans, j’ai été admise aux Beaux-Arts de l’Université de Berne et j’ai couronné ma formation par un diplôme. En parallèle à ma peinture je me suis engagée avec mon compagnon, un très grand compositeur saxophoniste/ flûtiste, et, avec les célèbres musiciens exilés d’Afrique du Sud (qui étaient les messagers du mouvement anti-apartheid), nous avons organisé des tournées de musique en Europe."
Jacqueline évoque ses rencontres, ses voyages et on a l’impression de les vivre à ses côtés. Nous sommes en Afrique, au Brésil. Nous sommes partout et c’est là que l’on comprend ce qu’il y a au-delà de son art : une maturité qui dépasse le cadre strictement artistique et s’ancre profondément dans l’expérience humaine et sociale.
"Jacqueline, y a-t-il eu un moment qui vous a fait comprendre que la peinture allait devenir une partie essentielle de votre vie ?"
"J’ai vu tellement de réalités différentes dans ma vie et en particulier au CICR et avec l’engagement musical de mon ami que cela a eu un impact aussi sur ma formation personnelle et artistique. Après toutes ces expériences et formations, j’ai décidé de me concentrer à 100% sur l’art. J’ai mis sur pied des Ateliers Créations pour des adultes atteints de troubles psychiques et psychologiques pour la Fondation Trajets à Genève tout en développant ma peinture et en participant activement aux milieux artistiques professionnels en Suisse et à l’étranger."
"Ce qui me fascine encore davantage, c’est la manière dont votre œuvre semble aller au-delà du réalisme pour atteindre une dimension presque transcendante. J’ai lu que vous considérez chacune de vos œuvres « comme une recherche en soi, une quête du juste équilibre, un désir d’harmonie et un besoin d’évasion ». Pourriez-vous développer davantage cet aspect ?"
"Beaucoup d’artistes commencent par le réalisme et après ils se tournent vers l’art abstrait. Moi, j’ai fait tout l’inverse. J’ai commencé par consacrer beaucoup de temps à intégrer divers matériaux et techniques mixtes dans des compositions abstraites. Puis lorsque j’ai ouvert les Ateliers Créations, je travaillais tellement sur l’humain (indirectement cela nourrissait aussi ma peinture) que j’éprouvais le besoin de m’imprégner de la nature pour trouver mon équilibre. J’ai commencé à peindre à l’huile et j'ai pris du plaisir à travailler les couleurs, les transparences, le rendu des différentes matières, les vibrations de la lumière… au travers d’œuvres figuratives réalistes pouvant aller jusqu’au fantastique.
L’abstraction ne me donnait pas les mêmes vibrations. Je suis néanmoins toujours restée très attachée à la matière : si je travaille l’eau, je deviens liquide. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment transmettre l’esprit de la matière et la beauté qui nous entoure, ouvrir grand les yeux et percevoir l’invisible."
"Je vois beaucoup de nature dans votre travail, mais on a l’impression qu’il ne s’agit pas de paysages typiques…"
"Oui, c’est correct. Je peins des paysages mais en général je travaille davantage sur le macrocosme et sur le microcosme.
J’ai notamment réalisé toute une série inspirée de détails observés sur les falaises de Pétra, en Jordanie. À un certain moment, ces détails se transforment presque en peintures fantastiques. J’ai vécu une expérience similaire au Vietnam."
"Quelle importance chaque pays a-t-il eue dans votre production artistique ? Avez-vous rapporté de vos voyages des influences particulières, que ce soit dans vos techniques ou dans vos sujets ?"
"Quand j’étais au Brésil j’allais observer dans les mines la découpe des tranches d’agate, pierres semi-précieuses que j’ai intégrées dans mes tableaux. Il pouvait aussi s’agir d’un objet trouvé dans un pays donné : par exemple des éclats d’obus trouvés sur la base de l’armée américaine au Vietnam ou une pique de porc-épic en Afrique. Ensuite je me demandais comment les intégrer dans mon travail avec quelle texture, sous quelle forme etc. L’objet en question était à l’origine du tableau. D’autres fois, une lumière particulière, une couleur, un reflet, un détail, une atmosphère attirent mon attention et m’inspirent."
"Ce n’est pas seulement une question de pays différents. C’est aussi une question de formes différentes de s’exprimer, je pense notamment à la musique. Comment la musique a-t-elle influencé votre peinture ?"
"Je suis très sensible à la musique, j’ai énormément appris au contact des musiciens de jazz, en organisant des concerts et des tournées. J’ai navigué entre différentes cultures et je me suis laissée porter par elles. La musique m’a apporté du rythme, une certaine liberté et une manière particulière de ressentir l’émotion.
Et puis, vivre avec mon compagnon qui était pour moi un véritable artiste, m’a appris la discipline et le travail. Il m’encourageait à ne jamais me satisfaire d’un résultat moyen, d’aller chercher toujours plus loin. Si je réalise un paysage j’essaye de peindre au-delà de ce que je vois, d’y apporter mon émotion, un nouveau souffle, une nouvelle réalité."
"Votre œuvre, dont l’aura panthéiste évoque parfois la profonde communion avec la nature propre aux Romantiques allemands, mais aussi au transcendantalisme et à la peinture de paysage américaine du XIXe siècle, invite à s’interroger sur vos influences. Quels artistes, ou peut-être quelles personnes, vous inspirent le plus ?"
"Mon père était Suisse allemand et je crois que la force de la peinture allemande, son romantisme, sans même m’en rendre compte, m’a certainement influencée. Mais j’aime la peinture dans son ensemble. J’admire Vermeer, ainsi que Le Caravage en Italie, notamment pour son travail du clair-obscur. Je ne me limite à aucune forme d’art spécifique. J’ai toujours été curieuse, admirative et parfois inspirée par les peintres orientalistes, par la découverte de certains artistes contemporains africains, chinois, japonais, américains. Après avoir étudié l’art classique occidental, je me suis vite ouverte et intéressée à d’autres mondes et influences culturelles. Tout cela peut être pour mieux m’ancrer dans ma démarche et mon écriture personnelle."
"Selon vous, vers quelle direction votre travail évolue-t-il aujourd’hui ? Y a-t-il des thèmes ou des techniques que vous ressentez le besoin d’explorer davantage ?"
"Au niveau des techniques : pour l’instant je travaille encore principalement à l’huile. Je laisse de côté la gravure, la sculpture, le travail de la terre. J’ai toujours beaucoup photographié, et chacune de mes photographies constitue avant tout le matériau et support en vue d’une nouvelle création.
Et à propos de nouveaux sujets : je viens de terminer une série inspirée du Japon et j’aimerais désormais développer un projet autour de l’Afrique du Sud."
"Et pour terminer : nous sommes ravis de vous compter parmi nous. Qu’est-ce qui vous a motivée à rejoindre Pro Swiss Art ?"
"Je suis vraiment reconnaissante à Pro Swiss Art car nous avons vraiment besoin de ce type d’initiative et d’organisation qui aide à rendre plus visible le travail des artistes et à les faire connaître. Cela nous donne la possibilité de nous concentrer davantage sur notre métier qui est la recherche et la création artistique. Jusqu’à présent, pour exposer, j’ai constamment dû frapper aux portes des galeries, ce qui demande beaucoup d’énergie et de temps. Ce n’est pas la partie la plus agréable du métier mais recevoir des réactions, des retours : c’est hyper motivant pour une artiste et pour cela il faut que notre travail soit exposé et vu".
Merci Jacqueline, c’était un plaisir. On a beaucoup envie de visiter votre atelier à Genève et pourquoi pas de voyager avec vous et vos toiles.
